Castor politique

Des fables et de la politique

La liberté d’opinion à l’épreuve de la démocratie moderne

1992, Fukuyama publie La fin de l’histoire et prétend que la démocratie libérale est le plus rationnel des régimes politiques et économiques. Avril 2008, les socialistes français abandonnent le socialisme et se déclarent partisans d’un capitalisme qu’ils décrivent eux-même comme un système créateur d’inégalités, porteur d’irrationnalité, facteur de crises. Ailleurs, des icônes contestataires font de l’anticapitalisme un extrémisme. Les différences politiques se réduisent à des  » plus ou moins  » : plus ou moins de privatisations, de capitalisme, de transparence, de sécurité, de sociale… Seule, la prétention des porte-parole du consensus donne encore la fausse impression d’assister à des débats et à des prises de positions contradictoires.

La société moderne détruit petit à petit la diversité des opinions, un ultra-relativisme narquois s’installe, condescendant à l’égard de toutes les idées trop éloignées du consensus ambiant.
Trois mécanismes sont à l’oeuvre qui font du centre un trou noir parasite.

La vitesse au service de l’uniformisation
L’accélération de la diffusion des informations donne un avantage décisif aux prises positions qui ont à leur service des caisses de résonnance efficaces. Sur ce point, je pense que la vitesse de propagation des idées a plus d’impact que la puissance médiatique, et donc financière, des acteurs.
Dans un environnement où les opinions diffusent lentement, la diversité est assurée. Les idées moins répandues sont discutées dans les populations qui n’ont pas encore subies le lavage de cerveau des idées buldozer.
Au contraire, dans un environnement où les opinions se propagent exponentiellement vite, les plus faibles en terme d’appuis financiers et médiatiques, sont condamnées à la marginalisation. Elles n’ont plus le temps d’être analysées ou discutées. Or si les opinions majoritaires peuvent s’imposer sans véritable réflexion, par suivisme, les changements de paradigme et les idées alternatives ont besoin de temps pour espérer l’emporter.
Contrairement à ce que l’on croit trop souvent, Internet amplifie ce phénomène. Certes, toutes les opinions sont représentées, mais on ne les trouve qu’à condition de les chercher et de connaître leur existence. Quand une idée différente apparaît, même relayée, elle peut tout suite être remise en cause et balayée par les médias institutionnels.
Dans le monde industriel, il est vain d’espérer que les opinions aient un comportement différent des biens et des services. L’économie envahie les mécanismes démocratiques et l’alternatif devient un artisanat qui séduit peut-être les bobos mais ne fait plus véritablement parti du panel d’idées proposées aux citoyens.
On peut même imaginer que l’inévitable privatisation des processus démocratiques donnera à la vie publique l’aspect des sondages : une question, des réponses formatées, et la créativité annihilée au nom de la productivité.

Les activistes vivent en autarcie et n’ont pas d’autre impact sur la vie publique que les séquences émotion du Darfour et du Tibet. Il ne faut pas se contenter de créer des espaces pour une pensée insoumise (1) mais construire un environnement qui donne à chacun la possibilité d’avoir un impact réel sur la vie publique.

Le narcissisme orgasmique
La société de consommation favorise le développement du moi économique, de la partie désirante de l’âme (2). L’individu est encouragé à suivre les comportements qui lui apportent jouissance et satisfaction.
Habitué à la flatterie du monde économique, le citoyen préfère avoir raison, c’est-à-dire, au sens démocratique, suivre les opinions majoritaires que lui indiquent les sondages de toute sorte. On ne lui donne plus les moyens de réfléchir par lui-même, alors que penser de manière autonome les grandes questions que pose aujourd’hui le monde, c’est véritablement, de la part des citoyens, redonner vie à la démocratie (3). Il préfère se regarder dans le miroir des millions d’êtres humains qui pensent comme lui, achètent comme lui et vivent comme lui. Il s’y complaît par paresse intellectuelle.
L’opinion par jouissance des esprits faibles déteste l’effort et préfère l’imitation à la réflexion, encouragée dans cette voie par la plupart des médias et des hommes politiques.


Le mirage de l’individualité

Curieusement, l’affirmation de l’individualité vient renforcer le consensus.
Pour certains philosophes, l’idéal démocratique permet la reconnaissance de chacun. Mais cette reconnaissance politique n’est plus nécessaire quand elle abonde dans d’autres domaines.
Le monde actuel encense chacune de nos singularités. L’histoire individuelle, nos goûts et nos couleurs, tout ce qui peut expliquer les origines de nos opinions prend une importance démesurée au détriment de l’opinion elle-même. Le citoyen est floué de sa créativité politique et de sa capacité à raisonner. Sa psychologie, son storytelling suffit. Il se regarde dans le miroir des autres et dans son propre miroir.
Là où le citoyen sentait qu’une explication était nécessaire, il pense maintenant que plus rien ne s’explique, que l’opinion est intrinsèque à notre personnalité.
Les différences entre opinions, morale et faits s’amenuisent jusqu’à disparaître. Aujourd’hui, on peut dire  » je crois au réchauffement climatique « , sans choquer personne, comme si cette question engageait une foi intime.
Tout est affaire de ressenti et de personnalité, au détriment de la mise en perspective sociale et politique. Mais dans ce cas, une minime différence d’opinion devient énorme de toute l’histoire personnelle qu’elle véhicule. Ainsi, on peut être un peu de droite, un peu de gauche, et avoir l’impression que les différences sont extrèmement importantes. Par une effet de balancier, le spectre politique est gommé à ses extrémités.

La fin de l’histoire est un totalitarisme
Si la société moderne est la fin de l’histoire, alors c’est un totalitarisme : les différents courants politiques disparaissent et avec eux tous les engrenages de la société. Il ne reste plus qu’un brouillard sans articulations d’opinions heureuses et béates entourées de minuscules poches rebelles qui n’ont plus de contact avec la population, sauf lors de quelques vagues émotionnelles qui jouent en réalité le rôle de défouloir et de blanchiment de conscience sans participer à aucune dialectique politique.

Perspectives
Mon texte véhicule un sous-entendu, l’affirmation morale que la diversité des opinions est  » bien « . Ce n’est pourtant pas une évidence. Si la démocratie capitaliste était effectivement le meilleur des régimes politico-économiques, alors l’existence d’opinions qui nieraient ce fait ne serait pas nécessaire.
Pour que mon cri ne soit pas inutile et idiot, je dois expliquer quelques points que je développerais dans d’autres articles :
– la démocratie est le régime politique qui tente d’éviter la concentration des pouvoirs. Mais l’uniformisation des opinions telle qu’elle a lieu actuellement est une concentration des pouvoirs. Ce fait à lui seul justifie mon texte.
– Le réchauffement climatique est le troisième danger auquel l’humanité est confronté (après le totalitarisme autodestructeur nazi et la guerre nucléaire). Comme en biologie, la diversité des opinions et des idées est un gage de survie. Plus grande est la palette d’idées disponibles, et plus grande est notre chance de surmonter les risques écologiques. Mais là encore, ce n’est pas tant une question d’existence des opinions qu’une question d’impact : l’idée du réchauffement climatique a mit bien trop longtemps à s’imposer, et les actions ne sont toujours pas engagées. Pourquoi ?
– je ne pense pas qu’il y ait une unique solution concernant le régime politico-économique. Ceci aussi est à prouver. Le communisme ou l’économie participative, existe-t-il réellement d’autres possibilités que la démocratie capitaliste ?

(1) Morgane Lory.

(2) Francis Fukuyama.

(3) Howard Zinn.

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avril 28, 2008 - Posted by | philosophie, Politique | , , , ,

Un commentaire »

  1. Judicieux que cela. Effectivement, la vie, sur une base identique, n’a eu de cesse de se diversifier, c’est même son moteur, il en va de même des idées, si on veut continuer à en avoir, autant préserver leur diversité, au risque de consanguinité, menant droit à la dégénérescence. La pensée unique est une illustration possible de la pauvreté de la pensée, il faut s’en préserver comme vous le faites si bien.
    PS: J’ai particulièrement apprécier la lecture d’Howard Zin, une histoire populaire des États Unis, une vision iconoclaste mais fort à propos.

    Commentaire par hans lefebvre | mai 11, 2008 | Réponse


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