Castor politique

Des fables et de la politique

Tibet : les Chinois soutiennent leur gouvernement

Critique ou attaque ?

Aucun gouvernement ne peut survivre sans un minimum de légitimité, c’est-à-dire sans le soutien d’une partie de sa population et de ses élites. Le nazisme lui-même a résisté aux bombardements et à l’avance soviétique, par la terreur, mais surtout en évitant de prendre de front sa population. C’est ainsi, par exemple, que le programme d’élimination des malades mentaux est interrompu face à la résistance de l’église, ou encore que le pillage de l’Europe ne sert pas seulement les dignitaires nazis, mais aussi le petit contribuable, qui évite les augmentations d’impôts pendant toute la durée de la guerre.

Pour beaucoup de Chinois, le régime en place est légitime : la croissance du pays est phénoménale — les médias occidentaux le soulignent assez souvent, les infrastructures se développent, et des dizaines de millions de Chinois s’enrichissent, font des études, ou envoient leurs enfants à l’université. Il est faux de croire que les jeunes Chinois éduqués se battent contre la main de fer du parti communiste. Bien au contraire, on trouve parmis eux les plus patriotes et les plus ardents soutiens du gouvernement ( New York Times ).

Chaque critique du gouvernement chinois sur le Tibet ou sur le manque de démocratie doit prendre en compte la faiblesse de la dissidence chinoise et éviter d’être interprétée comme une attaque du peuple chinois, sous peine de renforcer le régime. Il serait vain et inutile de faire quelque chose qui suscite la haine dans l’esprit des Chinois.(1)

La Chine ne rendra jamais sa pleine indépendance au Tibet, les ressources hydrauliques des montagnes tibétaines sont bien trop importantes pour le pays. On ne peut que défendre la culture tibétaine et espérer une certaine autonomie.

Les médias chinois, miroirs des médias occidentaux

Au-delà de la fierté et des Chinois, et d’un nationalisme qui n’est pas plus virulent que le nationalisme américain ou français, on peut chercher à comprendre ce qui leur fait dire qu’ils se comportent mieux vis-à-vis des tibétains que les américains vis-à-vis des amérindiens.

La propagande des médias officiels chinois est passionnante. Elle imite le langage occidentale à la perfection, prenant les médias occidentaux à leur propre piège. Cette adéquation entre le langage de l’agence de presse officielle et le notre explique comment la crédibilité de l’occident ait pu aussi facilement être mise en cause par le gouvernement chinois.

Tout comme notre cher journal Le Monde et ses faits, ses éclairages et ses comptes rendus qui parfois s’inversent au cours du temps, l’agence de presse chinoise possède une section s’intitulant Le Tibet, les faits (en anglais tout de même). Le mot « fait » a un rôle presque hypnotique, et surtout, sert à rendre suspicieux vis-à-vis des autres médias : si le journaliste l’écrit, c’est donc que d’autres journalistes mentent… On pourrait trouver cette réthorique ridicule, on aurait tort, elle l’est bien moins que celle d’un David-Martin Castelneau qui enchaîne en quelques secondes les papier très factuel, les je vous parle de fait, un pas d’idéologie, et encore c’est un papier très factuel…(2)

Voilà donc la bien belle langue de bois que nous leur avons appris ! Langue de bois? Non, surtout pas. Cette langue est très efficace, elle fourmille d’adjectifs mettant en valeur la soi-disante véracité de ce qui est raconté, et influence même le lecteur dont l’opinion diverge, qui se met à l’utiliser et se retrouve pris au piège.

La macro-économie ou comment détourner l’attention

L’omniprésence de l’économie, souvent au détriment d’autres points de vue, caractérise une grande partie des médias européens ou américains. Lors du tsunami en Indonésie, Le Monde avait sorti un article décrivant son faible impact sur la croissance économique du pays. C’était vrai, et donnait en même temps un vision très parcellaire de la situation : les populations touchées étaient en grande partie constituées de pêcheurs vivant en plus ou moins grande autarcie et qui ne participaient qu’à la marge au PIB du pays. Le lien entre les indicateurs économiques et la réalité de la vie dans des régions en marge du système commercial mondiale est très ténu, pour ne pas dire inexistant. Mais pour les journalistes, il est beaucoup moins cher, en argent et en fatigue, d’attendre les simulations informatiques des centres de recherche plutôt que d’aller sur place enquêter dans des régions difficiles d’accès auprès d’ethnies variées qui ne parlent ni notre langue ni l’anglais !

Pour l’agence de presse chinoise, les « faits » sur le Tibet racontent une croissance annuelle de 12% qui a aussi profité aux fermiers et aux éleveurs, des investissements conséquents qui viennent à 93% du gouvernement central et un temps légal de travail de 35 heures, soit 5 heures de moins que dans les autres provinces.

On peut comprendre la colère des Chinois qui découvrent que notre obsession pour l’économie évite le seul Tibet.

L’infantilisation : de la dictature à la démocratie

Enfin, le dernier point sur la propagande chinoise que je veux encore expliciter concerne la manière de parler des manifestations, que les médias conservateurs de France et d’Amérique du nord couvrent à chaque fois, ou presque, de manière négative. Ainsi, à propos des manifestations lycéennes récentes, pourtant particulièrement calmes jusqu’à présent, Le Parisien parle de radicalisation des mouvements des élèves et violences, tandis que Le Figaro donne l’exemple d’une mère qui a «formellement interdit» à son fils d’aller manifester : «Je lui ai expliqué qu’il pouvait recevoir des coups et que prendre du gaz lacrymogène dans les yeux n’avait rien d’agréable.» Outre l’infantilisation, Le Figaro fait ici tout ce qui est possible pour faire des manifestations un jeu sans enjeu. Pour des médias conservateurs, une manifestation est toujours le lieu de violences gratuites. Les violences des Tibétains étaient facile à monter en épingle, il suffisait de nous imiter. Le mot « manifestation » lui-même évoque pour beaucoup aujourd’hui brutalités et dégradations, alors que nous devrions avoir pour lui le même a priori positif que pour le mot « vote ».

La décision de manifester est très rarement prise à la légère, les médias devraient toujours parler des causes et du contexte, mais l’idéologie et la course à la production journalistique les en empêche.

La langue et la propagande des médias chinois sont tout simplement les mêmes que celles des médias occidentaux. Toutes les deux doivent être combattues.

(1) Dalaï-Lama.

(2) Parlons-net 8.

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avril 18, 2008 - Posted by | média, Visuel | , ,

4 commentaires »

  1. Il ne faut quand même pas mélanger la dictature chinoise et la république française

    Commentaire par cesar | avril 18, 2008 | Réponse

  2. Excellent article.

    >> César : Ne pas confondre dictature et République, peut-être. Mais force est de constater que les journalistes et les médias sont en passe de devenir un quatrième pouvoir en France (comme dans de nombreux autres pays), et qu’ils semblent vouloir de plus en plus en (ab)user pour faire la pluie et le beau temps…

    Commentaire par Bastogi | avril 18, 2008 | Réponse

  3. Pour Le Monde, une institutrice qui soutient les chinois est « iconoclaste ». Encore une belle langue de bois qui ne dit rien sur la proportion de tibétains qui appuient les chinois.

    En fait, les médias français ont été si mauvais lors de la couverture de cette crise, que les chinois profitent aisément de nos contradictions. Merci !

    J’ajoute encore une citation du Monde :

    C’est une réalité chinoise éloignée d’une vision occidentale « droits-de-l’hommiste » et teintée d’un certain « racisme anti-chinois » qu’ils (Liu Xiaobo et d’autres dissidents chinois) souhaitent montrer. Pour ces artistes et intellectuels démocrates, les médias occidentaux ont nourri le nationalisme chinois en faisant un récit biaisé des émeutes de Lhassa. « Vos médias n’ont pas montré les Tibétains qui brûlaient les maisons d’autres Tibétains sous prétexte qu’ils commercent avec les Hans [ethnie majoritaire en Chine], vous avez donné une vision malhonnête des événements et justifié la violence populaire à partir de votre propre histoire de la Révolution française. Si la violence populaire ne justifie en rien la violence d’Etat, elle n’en est pas moins condamnable. Vous ne pouvez pas résumer des siècles d’histoire complexe du Tibet à cet épisode tronqué », explique un journaliste et réalisateur qui travaille pour la plus importante chaîne de télévision chinoise.

    Commentaire par castorpolitique | avril 23, 2008 | Réponse

  4. Votre article est fort remarquable, d’autant qu’il intervient sur un sujet particuliérement sensble ou la mauvaise foi le dispute souvent à l’idéologie. Il est particuliérement vrai de mesurer combien la presse Chinoise a su s’approprier les méthodes journalistiques qui oeuvrent dans nos démocratie. Votre exemple sur le tsunamie en Indonésie est tout à fait judicieux et illustre parfaitement la réalité, dont sont souvent éloignés les journalistes. En outre, pour en revenir au problème sino-tibétain, c’est en voulant me forger une opinion objective que j’ai découvert certains travaux très éclairants, notamment le travail de Mme françoise Aubin -chercheuse au CERI et auteur d’une bibliographie commentée- qui m’a permis de mesurer combien l’histoire imbriquée de ces deux entités est complexe et mérite un minimum d’attention avant de se prononcer. je vous laisse parcourir notre site où vous retrouverez cette documentation (dans l’article concernant M. Mélenchon). Vous remarquerez pour autant que nous nous positionnons pour un boycott des retransmissions télévisuelles des JO de Pékin, là encore je vous laisse découvrir notre argumentation.
    http://jeboycotte.org
    cordialement votre

    Commentaire par hans lefebvre | mai 5, 2008 | Réponse


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