Castor politique

Des fables et de la politique

La nature en politique

Castor nature

Castor est bon, Castor est honnête, Castor a deux enfants. L’un est petit, l’autre est grand. Ils vivent dans une cabane à Kamouraska, mangent à leur faim et dorment tout l’hiver. La normalité des choses qui doivent être est respectée et les voisins ne sont pas inquiets.

Castor cadet joue parmi les tourbillons de la rivière, et les rapides, ses amis. La truite aussi est son amie. Mais pas son frère.

Truite surveille les maringouins. Elle attend que l’un d’eux tombe à l’eau, ils sont si maladroit ! Ils composent souvent son repas maintenant qu’elle est vieille et qu’elle n’arrive plus à attraper les délicieux alevins. Castor cadet la cherche. L’agilité et la gentillesse de Truite en font la meilleure des compagnons de jeu.
Et elle conte si bien et est si savante que, dans la forêt, sa sagesse est légendaire. Même les ours noirs avides et toujours affamés l’épargnent, elle et elle seule parmi les gras poissons, les maskinongés et les saumons, et préfèrent lui demander conseil, la météo, et les meilleurs coins pour le miel. Très peu de poissons savent où trouver les abeilles, c’est une qualitée qui paraît souvent suspecte, et les habitants de la rivière la croient un peu sorcière. Les naïfs, les niais.
Castor cadet cherche Truite et la trouve enfin, près du rocher aux indiens, sous la berge surplombante de terre noire et de racines mêlées. Immobile. Que fait-elle ? se dit-il.
– Bonjour grand-mère truite.
– Bonjour mon enfant, répond-elle en chuchotant.
– Voudrais-tu jouer avec moi ?
Truite chasse, elle a faim de tout ce qu’elle n’a pas attrapé la veille. Par malchance. Ou à cause du froid qui revient, plus féroce qu’un millier de truites affamées, et qui commence déjà à tuer les insectes nés de l’été.
– Je ne peux pas venir, j’ai faim. Et puis à mon âge, je ne peux pas nager comme au matin de ma vie. Trouve quelqu’un d’autre. Ton frère par exemple.
– Mais, Truite, tu sais bien que je ne peux pas jouer avec mon frère !
Truite cesse un instant de surveiller les moustiques pour se concentrer sur le jeune bièvre. Elle est curieuse, Castor cadet a souvent des idées originales et farfelues, des idées de castor ingénu, ou des idées humaines, car il côtoie bien trop les hommes pour une pensée saine.
– Comment ça ?
– Je ne peux pas, deux frères ne peuvent pas jouer ensemble.
Un joli mouvement ondulé retourne la truite, le corps abaissé, la queue presqu’à l’air. Elle le regarde, sévère.
– Et nous, crois-tu que nous pouvons être ensemble, toi castor, moi poisson ?
– Bien sûr que non, c’est différent ! Mais deux frères ne peuvent pas jouer ensemble, calmement et sans bagarre, ce ne serait pas naturel.
Un spasme musculaire envoie Truite à deux pieds au dessus de l’eau, où elle retombe violemment. Aïe silencieux. Elle est furieuse, et rosie, d’un joli rose saumon. La température monte, le petit coin d’eau calme se réchauffe et s’échauffe et de la vapeur d’eau s’échappe et s’élève, lentement, dans le ciel, à la surprise des grenouilles qui avaient prédit le beau temps pour une semaine encore, un mois peut-être.
– La nature, dit-elle, la nature a bon dos !
La nature fraternelle serait l’état de lutte permanente, la rivalité, ou la haine, que sais-je ! La nature fraternelle serait de ne jamais jouer de concert ?
Quoique l’on pourrait penser, Castor cadet n’est pas effrayé. Enfin. Si peu. Truite est son amie. Et puis. Il est si sûr de lui ! Il opine du chef et des dents, il a raison, c’est évident !
– Tu penses donc que la nature est un guide, un fil d’Ariane dont il ne faudrait pas t’écarter, de peur de te perdre, d’errer… Mais d’errer où ? D’être malheureux, pas heureux ?
Tu voudrais que ta famille agisse comme des boules de billard qui vivent leur vie et suivent leur propre trajectoire, indépendantes, en s’ignorant, sauf quand elles se heurtent, violemment.
Elle semble se calmer, Castor cadet est très gêné. Se faire réprimander de la sorte par la truite si sage n’est pas une expérience agréable. Surtout quand elle a tort. Foi de castor.
– Il est difficile de connaître la nature, puisque par nature, nous sommes influençables, éducables. Alors, qu’est-ce qui est de nature, et qu’est-ce qui est de culture, tout cela n’a pas d’importance.
– Mais Truite…
Truite l’interrompt à coups de bulles.
– Laisse moi finir. Un jour peut-être, tu comprendras que ce sont tes désirs et tes aspirations qui sculptent ton monde. Celui que je te vois construire ne me plaît pas. Maintenant, je te laisse, car jamais les poissons ne doivent frayer avec les castors. C’est une rêgle d’or.
D’un bond magnifique, Truite saute le rocher aux indiens, et le quitte, alors que Castor cadet crie et regrette déjà ses paroles. Non pas de les avoir pensées, mais de les avoir dites. Castor cadet vient de perdre une amie. Pourquoi ? Pourquoi ? Il se laisse emporter par le courant, inerte, la queue flasque et les poils abattus. Parmi les rapides qui étaient ses amis. Tout ce temps qui lui paraît si long passe et le voilà maintenant dans l’étang de son père, il dérive et pleure, triste. Ne comprenant pas le comportement de Truite. Elle parle à tous les animaux des bois. Pourquoi pas à lui ? Castor cadet la hait. Castor cadet est en colère.
Dans la hutte, son père est là et se repose. Castor cadet raconte tout. C’est si rare. Son père qui l’aime l’écoute attentivement,
confortablement installé sur le sol, les yeux à demi fermés.
– Cadet. Je ne suis pas content. D’où te vient cette idée que deux frères ne peuvent pas jouer à l’unisson ? Tu as tort, crois-moi. Tu dois extirper cette idée absurde de ta tête, te faire pardonner par ton frère, foi de castor. Je crois aussi que Truite a raison. Jamais je n’ai parlé à un poisson, ni mon père, ni ma mère. Vous êtes trop différents, la nature t’as fait castor, et castor tu resteras. Truite ne peut être ton amie, mes parents et moi l’avons toujours évitée. Regarde la parler aux ours féroces et chasseurs, n’est ce pas le signe de sa perfidie, de sa sournoiserie, de sa fourberie ?
Cadet regarde son père, incrédule. Tout cela n’a aucun sens !
– Jamais, jamais !
Castor s’enfuit, nager, nager, nager encore. Il frappe l’eau de sa queue. De plus en plus fort. Selon un vieux code castor qui remonte à la nuit des temps, ou du moins, à très très longtemps.
– Je veux que tout soit comme avant, je veux mes amis d’antan ! Pardonne-moi frère, pardonnez-moi amis de la rivière ! Il frappe des heures durant, sous sa queue, un creux, l’eau se retire, elle si sensible, et demande de sa petite voix rendue rauque par l’humidité :
– Que t’ai-je fais Castor cadet pour me frapper ainsi ? T’ai-je jamais noyé ? Ne t’es-tu pas toujours amusé chez moi ?
Castor cadet va pour répondre, violemment, car après tout, il n’est pas content, lorsque des bulles apparaissent, et Truite sort la tête de l’eau.
– Laissez, dit-elle. Je vais m’en occuper, Castor cadet va arrêter, n’est-ce pas mon petit ?
Subjugué, inquiet aussi qu’elle ne disparaisse, Castor cadet se tait, malgré qu’il en ait.
– Alors Castor ?
– Je m’excuse Truite, je veux que tout le monde soit mon ami, même mon frère.
– C’est bien, mais comprends que je ne t’oblige pas à aimer ton frère, même si tu devrais, car je le connais et je ne vois aucune raison de le détester. Demande-toi avant tout si tu ne peux pas changer, et ce que tu préfères. En politique familiale, tu es responsable de tes choix, jamais tu ne pourras t’excuser.
– J’ai compris Truite,

le castor est libre de choisir ses amis.

L’obsession naturelle

L’état de nature de l’homme fait fantasmer les philosophes comme les politologues.

Pour Hobbes, il consiste en la guerre perpétuelle de tous contre tous, justifiant ainsi les gouvernements forts et coercitifs, voir la guerre entre les états, qui a tout prendre, serait le moins pire des choix :

en tout temps les rois et les personnes détentrices de l’autorité souveraine, en raison de leur indépendance, s’envient en permanence et se mettent dans l’état et l’attitude des gladiateurs, pointant leurs armes l’un vers l’autre (…). Mais, puisque par ces moyens ils protègent les entreprises de leurs sujets, cette situation n’engendre pas la même misère qui accompagne la liberté des individus particuliers.

Au contraire, Rousseau pense que l’état de nature est un âge d’or et que seule la civilisation corrompt, rendant l’homme violent et avide. Il en conclu que le meilleur des régimes est la démocratie, et donc, par définition, un état faible où la préservation de la sphère des droits individuels implique une limitation précise du pouvoir de l’état.

La troisième théorie politique concernant l’état de nature est la moins connue et pourtant la plus répandue. Elle affirme avec force, constance et intransigeance, à toutes les époques et dans toutes les cultures, que le régime politique, social et économique en place est le seul valable car naturel, le « car »apparaissant ici comme un cheveu sur la soupe, une improbabilité statistique, une idiotie, puisqu’on est bien obligé d’avouer que si tous les régimes sont naturels, alors aucun ne l’est.
En occident, cette théorie justifia pendant lontemps la royauté de droit divin. Aujourd’hui, c’est le libre marché qui est l’instrument de la volonté divine : The free market (…) was a perfectly designed instrument to reward good Christian behavior and to punish and humiliate the unrepentant . Une interprétation simpliste de la théorie de l’évolution permet, en ce domaine, de réconcilier croyants et incroyants, « la lutte pour la vie » devenant la libre concurrence, prouvant ainsi que, quand on veut, on peut… être con.
Le premier problème quand on fait de la politique n’est pas de savoir ce que l’on pense, mais pourquoi on le pense.

Biblio :
A lire : Gordon Bigelow, Let there be the markets.

On trouve facilement l’article sur Internet, il est court et passionnant.

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avril 11, 2008 - Posted by | Histoires de Castor, Politique | , , ,

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