Castor politique

Des fables et de la politique

Castor capitaliste

Castor est bon, Castor est honnête, Castor a deux enfants. L’un est petit, l’autre est grand. Ils vivent dans une cabane vers Kamouraska, mangent à leur faim et dorment tout l’hiver. La normalité des choses qui doivent être est respectée et les voisins ne sont pas inquiets.

Un jour parmi d’autres, Castor tranchait un arbre parmi d’autres. A puissants coups de ses dents aigues et blanches. Rapidement, efficacement, comme son père avant lui, son grand-père et tous ses ancêtres depuis la nuit des temps, ainsi que le veut l’expression.

La chute de l’érable, c’en était un, créa une trouée nouvelle dans la forêt, un point de vue nécessaire, un lieu initiatique. Le monde s’étalait sous ses pieds, avec ses lacs, son Saint-Laurent, son autoroute. Il admira le paysage comme seul un castor savait le faire. Debout, appuyé contre sa grosse queue plate, les mains sur la bedaine, confortable et heureux à la fois. Sur la gauche, tout près d’un échangeur, les couleurs vives d’une publicité pour Bell Canada accrochèrent son regard. Une publicité qui vantait un meilleur chez-soi. Cette publicité l’interpellait, le remuait au plus profond de lui-même, dans son intimité si intime qu’elle ne pouvait qu’être exprimée, criée, gueulée, hurlée. Il soupira.

Sa petite famille aussi avait droit à un meilleur chez-soi. N’étaient-ils pas libres ? Il s’enfla de colère en imaginant la scène. Quoi, je suis un Castor, différent ? Quoi ? On me refuse le téléphone, la télé, le câble, Internet ? Non. Ce serait Castoricide, liberticide, propriéticide. En un mot. Icide. Ou Acide. Il ne se souvenait plus.

Troublé par tout ce qu’on pourrait lui refuser, mais en aucune façon oublieux de ses devoirs de père de famille, il finit son chantier et rentra chez lui alors que s’allumaient les premières étoiles. Ses enfants se chamaillaient dans l’eau de la retenue. Il les observa, attendri. N’étaient-ils pas mignons. Alors ? N’avaient-ils pas droit, eux aussi, de profiter de la société de consommation ?

Il réfléchit toute la nuit. Que pouvait-il inventer pour améliorer le quotidien qui lui semblait tout à coup si terne ? Il avait déjà tant à faire pour nourrir ses enfants et préparer un logement décent. L’hiver approchait, et avec lui les longues veillées sous terre, les nuits froides et les craquements des arbres qui gèlent. Ses petits faisaient toujours des difficultés pour s’endormir et la magie d’Internet aurait été la bienvenue. Il devait trouver de l’argent…

Ou bien demander à ses enfants ? Quelle idée lumineuse ! Il allait les faire travailler ! Il s’endormit sur cette pensée le sourire aux dents de devant, la queue détendue.

Au matin, branle-bas de combat ! Les enfants furent appelés devant le père sage et qui décide. Il leur tint ces propos : mes enfants, vous êtes grands, il est temps pour vous de comprendre la valeur de l’argent. Nous vivons bien, entre nous, mais si nous n’allons pas au monde, le monde viendra à nous, et nous ne saurons rien de ses intentions. Je vais donc vous donner l’occasion de faire un pas vers l’âge adulte, non, ne me remerciez pas.

Il les emmena vers la nouvelle trouée dans la forêt. Voyez-vous l’écran, tout là-bas, près de l’autoroute ? Qu’en pensez-vous ? Oh, Papa, ce s’rait trop cool s’enthousiasma l’aîn\’e. Moé-si, moé-si, zézaya le plus petit.

Castor se dressa sur sa queue. Qu’il était grand, qu’il était impressionnant ! Le père dit : vous allez à la ville voisine gagner de l’argent et je donnerai vingt pièces à celui d’entre vous qui en rapportera le plus. Avec cet argent, je pourrai relier notre petit abri à Bell et ses merveilles. Ce fut un beau discours, soyez en sûr, applaudi par tous les animaux qui l’avaient entendu : le geai, le lombric, les pics et un jeune orignal qui passait par là. Les arbres même, qui ne portaient pourtant pas Castor dans leur coeur, admirèrent le ton et l’élan qui fit de lui, et à partir de cet instant, l’animal le plus charismatique de la forêt.

Il leur fit quelques dernières recommandations en les regardant droit dans les yeux. Puis il les observa se dandiner dans la direction qu’il leur avait indiquée, triste et fier à la fois.

L’hiver venait de déposer son premier manteau blanc lorsqu’il les vit tous deux revenir, l’aîné, devant et droit, le cadet derrière, et fatigué. Il était si heureux de les revoir qu’il ne posa aucune question et prépara un festin d’écorces fraîches et grasses, et de feuilles colorées aux formes et aux goûts multiples.

Alors que les estomacs se remplissaient et que la présence du père rassurait le plus jeune, les enfants explosèrent en un concert de récits de plus en plus colorés, de plus en plus joyeux. Ils étaient chez eux. Dans la brousse. Certes. Mais chez eux.

Ils avaient travaillé, surtout l’aîné qui était fort et sûr. Le plus jeune avait fait son possible, mais il était encore un enfant, castor de surcroît, non syndiqué. Il n’avait pas les muscles qui permettent de réclamer son dû et n’avait survécu que d’aumônes et de pitié. Seul l’aîné avait eu droit à des salaires décents, il avait même confortablement gagné sa vie. Le père, qui était juste, car il faut l’être, lui remit les vingt pièces promises.

Le total permit à l’aîné de faire installer Internet. Le père, qui était encore juste, ne pouvait laisser le plus jeune en profiter. Mais les encouragments de l’aîné et l’assurance du père que l’année suivante serait différente lui mirent du baume au coeur.

Castor ne manquait jamais une occasion de faire part de son expérience et de sa sagesse. Il expliqua à Petit Castor qu’il avait appris la première leçon capitaliste.

Si tu es fort, on t’aidera, et si tu es faible, aides-toi.

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mars 27, 2008 - Posted by | Histoires de Castor, Politique | , , ,

3 commentaires »

  1. Voici donc une véritable fable!
    Une bien jolie morale, et contemporaine avec ça.

    « Mais les encouragements de l’aîné et l’assurance du père que l’année suivante serait différente lui mirent du baume au cœur. » bien belle aussi cette parabole idéologique, mais qui se cache derrière: un politicien ou un ecclésiastique?

    Commentaire par Villacampa | mars 27, 2008 | Réponse

  2. Ni l’un, ni l’autre.

    Ce n’est pas seulement une parabole, mais aussi une manière de me donner la possibilité de rebondir, il faut bien qu’à chaque semaine, il y ait une fable.

    Commentaire par castorpolitique | mars 27, 2008 | Réponse

  3. […] À lire ==> Castor capitaliste […]

    Ping par Une histoire de castor capitaliste « Reactionism Watch | mars 29, 2008 | Réponse


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